Que reste t-il quand il nous semble qu’il n’y a plus rien ?

« Accepte ce qui est, laisse aller ce qui était et aie confiance en ce qui sera. » Bouddha


Lorsque j’étais petite, j’éprouvais une totale confiance en la vie… Rien ne me paraissait impossible et j’accueillais toutes mes expériences de façon inconditionnelle, qu’elles se déroulent dans le monde terrestre ou dans des espaces invisibles… J’étais une grande rêveuse et ma créativité me semblait sans limite : tout paraissait possible, et je crois que j’aurais souhaité qu’il en soit toujours ainsi. J’étais convaincue d’être « protégée », que rien ne pouvait m’arriver, et que cette douce sensation de chaleur ressentie au creux du ventre dans mes moments de totale béatitude,  allait durer toujours…

Et puis un jour, insidieusement, elle s’est fait plus rare… 

En grandissant, j’ai peu à peu appris à avoir peur, et à répondre à mon besoin de sécurité par toutes sortes de sources extérieures à moi-même : l’éducation, l’amour, le confort, le travail, la maison… sans compter toutes les assurances qu’il s’agit de multiplier, comme si finalement, l’être incarné que je suis n’avait d’autre choix que d’aliéner à un moment donné sa confiance, sa liberté et son indépendance afin de se sentir sécurisé dans le monde… 

J’avoue y avoir cru pendant très longtemps, passant une grande partie de mon existence à courir après la stabilité, le bien-être, le CDI, l’amour, la sécurité de l’emploi, l’argent… pensant innocemment qu’il s’agissait de la seule voie possible pour me sentir à ma juste place, celle qui m’apporterait bonheur, sérénité, quiétude et insouciance… Et j’y suis arrivée, du moins c’est ce que je donnais à montrer de moi : de bonnes études, un statut de fonctionnaire m’assurant la stabilité, des amis, des voyages, une maison, un jardin, une voiture… bref, ne manquait que le berger allemand pour que le cliché soit complet !

Bien évidemment, obéissant aveuglement à une société qui prône l’ « avoir », j’ai commencé à développer la peur de « perdre » et à mener ma vie avec l’envie d’accroître toujours plus mes sources extérieures de « richesse » pour me rassurer sur l’idée qu’en cas de coup dur dans ma vie, il me resterait toujours quelque chose…

Et finalement, faute de berger allemand, je me suis mise à devenir comme un hamster dans sa roue, m’efforçant de ressembler à tout sauf à moi-même… 

Quelle violence que celle que l’on se donne d’abord à soi-même… Pourtant, ce ne sont pas les signaux d’alarme qui m’ont manqué sur le chemin : je vivais juste avec la sensation qu’être moi-même signifiait être forcément rejetée par les autres… Mes rêves à moi étaient apparemment bien trop irréalistes pour que je continue à y croire : créer, rêver, danser, aimer, être libre… Ce sont bien ces concepts-là qui m’étaient présentés comme l’essence même de l’insécurité ! Et l’enfant que j’étais a cru à tous ces discours tenus par des adultes perçus comme bienveillants… 

Il m’a fallu un cancer pour que j’accueille à nouveau cette part de moi qui s’efforçait de se faire entendre depuis longtemps… Un peu comme un réveil-matin qui me signalait enfin qu’il était temps d’entreprendre ma propre vie. Le réveil fut douloureux et salutaire : il m’a obligée à aller puiser au plus profond de mon être pour réaliser qu’il me fallait à nouveau m’entendre, et que quoiqu’il m’arrive, j’étais libre de mes choix, quitte à aller à contre-courant de ce qui était communément admis comme une évidence… Je n’oublierai jamais le regard et les paroles menaçantes  de mon chirurgien, lorsqu’après mon opération, j’ai eu l’audace de dire « non » aux traitements qu’il avait prévus pour moi : ce fut un acte fondateur de ma reconstruction… J’osais enfin écouter cette voix qui hurlait à l’intérieur et qui « savait » mieux que quiconque ce qui était « bon » pour moi !

Je ne le remercierais jamais assez pour m’avoir offert d’entendre, à travers la manifestation d’une peur qui lui appartenait, qu’il ne parlait en réalité pas de moi…

 C’est incroyable de me dire aujourd’hui qu’il m’a fallu approcher le néant pour entrevoir le vide de la vie au final superficielle, que je menais… Il a suffi que je me vois menacée de mort prochaine, pour que tout ce que j’avais construit autour de mon être en vue d’assurer ma pseudo sécurité, s’écroule subitement comme un château de sable… En fait, une fois disparue, il ne resterait rien : mon insécurité était totale ! Et pourtant… C’est dans ce vide apparent que j’ai pu à nouveau accueillir ce que je ne voyais plus… Il m’a offert le plus précieux des cadeaux : la reconnexion à mon être !

Que reste t-il quand il nous semble qu’il n’y a plus rien ?

Ce questionnement m’interpelait finalement depuis toujours. Quelque part, je crois que j’avais choisi de l’oublier… Choisi, car que pouvait bien faire une enfant connectée à des parts invisibles de l’univers de cette connexion à d’autres espaces, qui dépassait la pensée rationnelle dans laquelle baignait alors une société toute entière ? Rien… Et le plus grand danger qu’il me semblait courir, était de me condamner à être seule… Mieux valait donc étouffer cette part-là de moi-même plutôt que de prendre le risque de n’être pas accueillie… 

Et voilà que la maladie m’offrait tout à coup d’expérimenter le vertige de la vacuité… Mon univers entier s’effondrait sous mes pieds et il me fallait lâcher tout ce en quoi j’avais mis tant d’énergie à croire… Alors j’ai lâché, j’ai cessé de lutter, et comme animée par une volonté soudaine de m’abandonner totalement à la volonté de la vie, j’ai quitté mon travail, faisant table rase de tout ce que j’avais construit jusque là. En réalité, ce ne fut pas si difficile que de prendre une telle décision. Non, le plus difficile fut de me dire :

« Et maintenant ? Que choisis-tu ? Que veux-tu vraiment vivre ? S’il ne te reste que quelques mois, que fais-tu ? » 

J’avoue qu’au tout début, j’ai passé du temps dans cet état de vacuité totale, comme s’il me fallait d’abord toucher le fond avant de pouvoir remonter, comme s’il me fallait vivre jusqu’au bout  la peur de mon propre anéantissement, pour goûter la sensation qu’en fait, il ne m’arrivait rien : j’étais devenue bien plus vivante que jamais, et l’énergie de mon feu intérieur a pu à nouveau émerger, me laissant entrevoir mon être qui m’attendait depuis si longtemps. Ce fut un long parcours de reconnexion à l’essence même de qui je suis, et tout mon cheminement a peu à peu  comblé cet espace intérieur laissé vaquant… 

Que reste t-il quand il nous semble qu’il n’y a plus rien ?

Si je devais répondre à cette question aujourd’hui, le premier mot qui me viendrait est « tout » ! Parce que je sais à ce jour que ce « tout » est en moi… Parce que je sais que malgré les épreuves, l’anéantissement, il est un plan bien plus grand qui m’a offert la liberté de faire mes choix en conscience, de cesser de donner du pouvoir à ce qui est extérieur à moi-même et a installé par la-même un sentiment de sécurité intérieure qui ne dépend plus des conditions matérielles :

je ne crains plus de perdre parce que j’ai confiance en mon être, en ma vie… 

Mon existence, comme tout un chacun, connaît des hauts, des bas, des traversées plus ou moins confortables, peu importe : je suis en capacité de tout accueillir car je sais aujourd’hui que tout est juste puisque c’est… Ce qui détermine qui je suis n’est pas dans le visible mais dans cet espace intérieur qui me connecte à l’univers tout entier, cet espace au sein duquel naviguait en son temps l’enfant que j’ai été, un espace empli d’amour et de gratitude pour le sacré de la vie.

Cela fait plus de cinq ans à ce jour qu’un cancer a traversé mon existence et grâce à lui, je me sens plus vivante que jamais ! Il m’a mis à l’épreuve de la confiance et j’ai eu raison d’aller écouter ce qu’il avait à me dire… Le « rien » a été pour moi la véritable promesse du « tout »…